Pas toujours simple de trouver les mots.
Trouver les mots pour dire à ceux qui ne savent pas.
Trouver les mots pour exprimer le choc, la sidération qui s'en suit et dont on sort peu à peu.
Trouver les mots pour rassurer son entourage.
Trouver les mots pour soi, pour comprendre l'inexplicable.
Trouver les mots pour exprimer la perte.
Trouver les mots pour la famille et les amis d'Elsa.
Trouver les mots pour soulager une peine incommensurable.
Trouver les mots pour dire merci à tous ceux qui ont envoyé des messages de soutien qui furent si précieux.
Trouver les mots pour ne pas trahir le souvenir d'une jeune femme exceptionnelle qui n'aurait pas du partir si brutalement.
Trouver les mots pour mettre de l'ordre dans toute cette confusion qui en découle.
Voilà,
comme vous l'avez lu dans les communiqués de presse de MSF, Elsa, 26 ans, première mission, notre logisticienne, a été tuée par balle le 11 juin 2007, alors qu'elle effectuait une mission exploratoire dans le nord ouest de la RCA.
Partie le dimanche matin de fort bonne humeur avec un chauffeur de Bangui et notre nouvelle responsable terrain, nous avons appris le lundi après midi qu'elle ne reviendrait plus.
A partir de cet instant tragique, trouver les mots ne fut plus simple.
Et comprendre non plus.
Comprendre ce qui a permis à cet accident de se produire.
Comprendre si on aurait pu faire quelque chose pour l'éviter.
Comprendre où sont nos responsabilités.
Comprendre ce qu'est un contexte de guerre.
Comprendre qu'il est si difficile d'évaluer l'insécurité dans ces contextes de conflits.
Comprendre qu'il est si difficile d'évoluer dans ces contextes d'insécurité.
Comprendre que malgré la connaissance des risques nous n'étions pas préparé à un tel évènement.
Comprendre qu'un joli tee-shirt blanc avec un beau logo rouge n'est pas à un bouclier contre les balles, n'est pas un bouclier contre la bêtise, n'est pas un bouclier dans des contextes si labiles où les armes chargées sont partout, dans toutes les mains.
Comprendre que la qualité de notre travail et de nos contacts ne garantissent pas à 100% notre sécurité.
Comprendre qu'Elsa ne reviendra plus.
Comment continuer à travailler à Paoua après ça?
Comment abandonner l'hôpital, l'équipe, les patients et la population?
Comment repartir en mission, dans quel délai, dans quel contexte?
Nous avons répondu aux deux premières questions en équipe, avec l'équipe de Paris descendue en renfort.
Le choc était trop violent, toute l'équipe expat de Paoua était en état de choc, (PTSD, appelez le comme vous voulez), pour pouvoir (savoir?) continuer à travailler sur Paoua. Nos cerveaux ne fonctionnaient plus correctement, et l'activité de l'hôpital nécessitait plus d'energie que nous étions alors capables d'en fournir.
La décision a donc été très vite prise de nous remplacer et de nous faire rentrer tous ensemble sur Paris, ce que nous avons fait à peine 10 jours après le meurtre d'Elsa.
Dans l'intervalle nous avons pu faire un peu de tri dans nos affaires, et laisser derrière nous quelques transmissions rapides à nos remplaçants.
Il a été alors très réconfortant de voir arriver des personnes motivées, experimentées pour reprendre les activités, continuer le travail avec l'équipe nationale qui elle aussi était très éprouvée. En attendant les résultats des évaluations des équipes sur le terrain, en capitale et meme sur Paris, les activités ont donc été maintenues sur l'hôpital, les activités mobiles ont été interrompues le temps d'y voir plus clair sur le contexte et l'espace humanitaire que nous laisse, ou pas, les différentes parties au conflit.
Mais pour répondre à une question qui m'a été posée plusieurs fois, non je ne repars pas à Paoua. Mon retour en France n'est pas une simple pause avant de repartir.
Mon cerveau est encore très confus, plus d'un mois après le retour.
Et si j'envisage aujourd'hui encore de travailler avec MSF dans le futur, et aussi dans des contextes d'insécurité, j'ai besoin de prendre du recul, et de laisser souffler un peu ma famille qui a également était secouée.
Je ne peux par contre pas faire un trait sur cette activité humanitaire.
Peut être encore moins aujourd'hui qu'hier.
Si notre activité est une goutte d'eau dans cette mer de guerre et de corruption (remember JP), on ne peut pas la dénigrer.
Il est des fenetres sur le monde que quand on les a ouvertes on peut plus les refermer... c'est pas tous les tropicalistes que vous etes qui me diront le contraire...
Nous ne sommes pas des martyrs de l'humanitaire, je ne me suis jamais connu de velléités héroïques ou quoi que ce soit du genre, mais la peur ne doit pas être un frein.
J'ai envie de grandir encore.
J'ai envie de comprendre ce monde qui nous entoure.
Je sais que je n'y arriverai jamais. Je ne comprendrai jamais ce qui conduit les hommes à ces conflits sanglants. Mais aller sur place, témoigner notre interêt, notre solidarité (We do care!), tenter de soulager quelques souffrances de cette population civile victime de conflits qui ne l'interressent pas toujours... tout ça a un sens.
La première mission d'Elsa avait un sens.

Voilà,
j'espère que je n'effraie personne avec ce trop long texte.
j'espere que derrière ces mots confus vous percevrez le sens.
Je vais bien aujourd'hui. Je ne suis pas aussi vrillée que ce message pourrait le faire croire.
Mais tout ca fait cogiter un peu.
Voir Maïwen entourée de ses jeunes parents éblouis est un plaisir immense.
Et j'ai plein de projets réjouissants pour l'été.
Je présente mes excuses à tous ceux qui m'ont envoyé des messages et à qui je n'ai pas répondu. Merci Sylvaine, Babeth, Thomas, Luca, Mélissa, Didier, et tous les autres.
Tous vos messages ont été importants pour moi.
Longue vie à ce super blog,
et tous en Ombrie dimanche!!!!!
Spéciale dédicace pour Luca et Eléonora!
Des bisous!
Clotilde.